Guinée-Bissau : retour d’expérience…

De retour de leur voyage en Guinée-Bissau, Monsieur et Madame Bizet ont accepté de nous faire partager leurs impressions. En voici le récit, illustré de photos…

L’archipel oublié des Bijagos

Avant de partir à la découverte de l’archipel des Bijagos situé au large de la Guinée-Bissau, des informations m’arrivent : dixième pays le plus pauvre du monde, instable politiquement, connu pour la corruption et gangréné par la drogue ; ça vous donnerait vraiment envie d’y aller ? Et pourtant chez les Bijagos si nous ne les regardons pas avec nos références européennes, nous allons trouver tout ce que nous avons perdu : une nature vierge et luxuriante, et surtout un « peuple parfait ». [1]

Des îles paradisiaques

L’arrivée sur l’île de Quéré est magique. Nous accostons sur une plage de sable fin avec, en toile de fond baobabs, palmiers et bungalows parfaitement intégrés dans la végétation.

Nous sommes accueillis par Sonia et Laurent. Ce dernier s’est installé sur cette île qui était déserte, y a construit un centre d’écotourisme. Mais quel boulot : il a fallu amener tous les matériaux du continent et travailler durement sous des températures tropicales, résoudre les problèmes d’eau et d’électricité. Ce rocher n’étant pas généreux en eau de source, il faut chaque jour aller chercher l’eau sur l’île la plus proche et la ramener dans de très grands bidons ; l’électricité quant à elle est produite par des panneaux solaires et un générateur. A Quéré, le réveil est assuré chaque matin par les tourterelles. Au cours de ce voyage, nous apprendrons que ce centre participe à un écotourisme actif en s’investissant dans le domaine scolaire et celui de la santé.

La nature est particulièrement généreuse avec les Bijagos qui ne connaissent pas la malnutrition. Ce qui m’a le plus étonné est que ce peuple vivant près de la mer ne mange pas de poisson, seulement des coquillages : huîtres, coques et crabes que les femmes ramassent à marée basse. Ce sont surtout des agriculteurs et le riz agrémenté de quelque poules, pintades, porcs… est la base de leur nourriture. Mieux vaut pour le singe ne pas trop s’approcher des habitations, s’il ne veut pas finir dans la marmite. Quelle chance d’avoir à portée de bras toutes sortes de fruits aux différentes saisons : papayes, mangues, bananes, mais aussi cacahuètes et noix de cajou. Et puis il y a la forêt magnifique et généreuse avec ses arbres gigantesques et centenaires comme le fromager mais l’arbre le plus utile aux habitants est sans contexte le palmier. Son bois est travaillé pour fabriquer des objets ; avec les fibres les femmes confectionnent des jupes, tissent les nattes de couchage… sans oublier l’huile de palme. Il faut voir l’homme se hisser à l’aide de son harnais en haut du palmier pour l’entailler et y déposer la bouteille qui récoltera la sève. Fermentée, cette dernière donnera le vin de palme.

Des villages accueillants

Suite aux nombreuses guerres coloniales les villages se trouvent à l’intérieur des terres. Nous avons donc cheminé à travers la forêt avant de découvrir les « tabancas » (villages) : poules, chèvres et cochons vagabondent au milieu de maisons en pisé et au toit de paille. Sonia connaît tout le monde. Les enfants nous prennent la main et sont intrigués par les poils de nos bras. Quand elles ne sont pas occupées à la lessive ou au transport du bois en équilibre sur leur tête, les femmes, pilon en main, broient des grains de riz ou des graines de palmier. D’autres tissent des nattes ou tressent les cheveux de leurs enfants.

Le travail en forêt et aux champs est le domaine de l’homme, sauf pendant la récolte du riz qui requiert toute la main d’œuvre disponible. Ici pas de rizières avec de l’eau, mais un semis qui se fait une à deux semaines avant la saison des pluies. Lorsque la récolte est terminée, le champ est brûlé et sera cultivé à nouveau dans six ou sept ans. Entre temps la végétation aura repris ses droits. Ici, pas de surproduction, juste la quantité nécessaire pour sa consommation personnelle. Cette année, la récolte ne sera pas très bonne car la pluie n’est pas tombée régulièrement et la saison sèche a commencé trop tôt mais les Bijagos compenseront en mangeant différentes racines.

Sonia nous montre l’école construite par une ONG. Malheureusement, le gouvernement n’a toujours pas nommé d’enseignant alors que la rentrée s’est effectuée dans le reste du pays depuis plus d’un mois. Il faut dire qu’avec un petit salaire (50 €/ mois) personne ne veut venir s’installer sur ces îles lointaines sans électricité, avec une connexion internet très mauvaise. Son salaire pourra être augmenté avec l’aide des familles et les dons des touristes. Il y a trois salles de classe pour quatre niveaux. Certains auront classe le matin et d’autres l’après-midi. Comme il n’y a pas école les enfants sont aux champs avec leurs parents pour la récolte du riz.

Deux autres bâtiments retiennent notre attention : le dispensaire qui serait bien utile si le gouvernement nommait enfin l’infirmier tant attendu et… la discothèque ! Heureusement Sonia emporte toujours avec elle une trousse de première urgence et quelques médicaments pour soigner maux de tête et diarrhées.

Nous passons devant un « baloba » (lieu de culte) signe de la présence des esprits émanant d’un village disparu. Nous repartons à la nuit tombée et mesurons combien il est difficile de vivre sans électricité, sans un système scolaire et de santé efficaces.

Un moment pathétique : la ponte des tortues

Cette fois, Laurent nous accompagne et nous avons droit à quatre heures de traversée dans le parc national maritime « patrimoine de l’UNESCO » et débarquons sur l’île de Joao Vieira.

Claude, un breton, y a aménagé quelques belles cases. Sa femme sénégalaise, très souriante, prépare une cuisine variée avec des légumes, et des poissons… frais… bien sûr ! Un petit punch et nous voilà partis pour les rizières où règne une activité débordante : des centaines de Bijagos hommes, femmes, enfants, ados, sont venus des autres îles pour récolter le riz . Ces champs sont plein de vie et ces petites gerbes disposées sur des troncs d’arbre égaient le paysage.

Le lendemain nous découvrons un véritable labyrinthe de bolongs qui serpentent paresseusement dans la mangrove. Nous accostons sur une île déserte nommée Méio habitée par des oiseaux aux chants musicaux, mais aussi par des varans ou des serpents beaucoup moins sympathiques. On s’imagine en Robinson Crusoé et après un apprentissage à la pêche dont le résultat est tout à fait calamiteux pour moi, nous pique niquons et apprécions le barracuda pêché par Herculano, le pilote de notre bateau. Mamadou le préparera en carpaccio et le fera griller au barbecue. Quel délice !

L’après-midi nous naviguons vers Poilao, l’île la plus au sud de l’archipel, lieu de reproduction des tortues vertes. Sur cette île sacrée pour les Bijagos, les femmes y sont interdites et seuls les hommes qui ont fait le « fanado » (ultime étape des rites initiatiques) peuvent y pénétrer. Ces tortues qui vivent dans toutes les régions tropicales du monde ont une vie particulièrement difficile. Il faut savoir que dans le monde, chaque année, 11 000 tortues sont consommées pour leur graisse ou leur viande.

Le soir, nous nous rendons sur la plage complètement chamboulée par le passage quotidien des tortues. Seules les lampes à lumière rouge sont autorisées. Pas question de déranger une tortue qui pond plus d’une centaine d’œufs et en sort complètement épuisée. Nous ne sommes pas déçus : les voilà à l’œuvre creusant, pondant sans relâche. Mais pourquoi pondent-elles toutes sur un espace restreint ce qui les amène parfois à creuser là où leurs congénères ont déposé des œufs précédemment… baisse du rendement assurée ! Nous découvrons un trou d’une dizaine de centimètres de diamètre où s’entassent quatre-vingt-quinze bébés tortues prêts à s’ébrouer. Le temps pour un garde du Parc naturel de les compter puis de les déposer sur le sable mouillé. C’est une véritable course en direction de la mer où toutes sortes de prédateurs les attendent. Une seule tortue sur mille survivra… Bon voyage petites tortues !

De bonne heure le lendemain matin, nous retournons sur les lieux de ponte et là, coincées sur des rochers plusieurs tortues prises au piège de la marée descendante attendent… Laurent et un garde en aideront une à regagner la mer mais ce n’est pas un poids plume !

Transfert en bateau vers l’île d’Orango, la plus grande de l’archipel. Quelle joie de voir les dauphins se jouer de notre bateau ! Le chef du village d’Eticoga, bien fatigué à 93 ans, nous raconte l’histoire de la reine Pampa Kanyimpa qui a régné jusqu’à sa mort en 1923 et est toujours vénérée pour sa sagesse légendaire. Pour épargner son peuple, elle avait conclu un accord de paix avec les Portugais, ayant pris conscience très rapidement du rapport de force déséquilibré entre les Bijagos et une armée portugaise bien supérieure ; mais elle a dû payer un lourd tribut : des centaines et des centaines de vaches.

Aujourd’hui, après avoir traversé une savane de hautes graminées, nous avons un grand rendez-vous avec le monde animal. Premier indice : des grosses traces de pattes avec quatre doigts, puis quelques boulettes des restes de nourriture encore fraîches, c’est assez bon signe. Deuxième indice : un creux dans le sable indique que cet animal a eu plaisir à se rouler pour enlever ses parasites. Ne reste plus qu’à traverser une zone très marécageuse où l’on s’enfonce parfois jusqu’aux genoux. Attention aux sangsues ! Quand tout à coup apparaissent à la surface de l’eau des hippopotames qui se baignent tranquillement mais qu’on préfère observer à une certaine distance surtout la mère qui surveille son petit ! Avec les crocodiles, ces grands animaux sauvages en imposent et pourtant il règne une immense sérénité.

Une culture aux racines profondes

Loin de l’agitation occidentale, les Bijagos conservent une culture et des croyances animistes très fortes dans un monde peuplé d’ « Irans » (esprits). Pour accéder au statut d’adulte les jeunes doivent passer par des rituels d’initiation appelés «fanados » qui se déroulent en brousse et durent de trois à six mois. Les « Homi Grande » (Homme Grand ou Femme Grande) encadrent la vie sociale, économique et culturelle. La femme y a une place très importante. C’est elle qui choisit son amant et plus tard son époux.  « Quand une femme veut un homme elle ramasse les coquillages sur la plage, prépare un bon plat et le pose devant la case de l’homme qu’elle convoite. S’il mange le plat, cela veut dire qu’il accepte de l’épouser ». Et si le couple ne s’entend plus, elle dépose ses affaires devant la porte mais garde la maison et les enfants. Faut-il écouter le dieu Nindo qui a ordonné que les décisions soient prises par les femmes car « les hommes ne sont pas à même de faire des choix judicieux pour l’avenir de la communauté ».

Avec émotion nous quittons les Bijagos et plus particulièrement l’île de Quéré véritable paradis sur terre. Étrange contraste à Bissau. La capitale ne présente guère d’intérêt : odeurs nauséabondes de gazoil, déchets non ramassés, routes en mauvais état, marché artisanal sans beaucoup de vie, maisons coloniales des négociants le long du port se dégradant lentement.

Les îles, si luxuriantes soient-elles, connaissent de plus en plus de problèmes. Nous avons déjà évoqué le gouvernement qui n’honore pas ses promesses à propos de l’école, de la santé… mais politiciens et militaires corrompus bradent le précieux bois des forêts ancestrales auprès de grands groupes chinois. Quant aux eaux si poissonneuses vont-elles résister à l’assaut de bateaux de pêche plus industrielle ? A quand le tour des Bijagos qui actuellement gèrent au mieux leurs ressources naturelles ?

guinee-bissau-orango (11)

Partout nous avons constaté une vie matérielle simple, sans superflu… qui s’oppose à un monde spirituel extrêmement complexe. Pour les Bijagos la priorité est l’harmonie avec le Cosmos car seule la force vitale présente dans tous les êtres permet d’établir une relation entre le monde des vivants et celui des morts.

[1]     Bijagos signifie peuple parfait

Jacqueline et Michel BIZET

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